Evolution de l’adéquation des principales cultures au climat : notre publication scientifique.

Vhiny Mombo
Data Scientist
Le changement climatique modifie profondément les conditions de la production alimentaire mondiale, et de nombreuses cultures parmi les plus importantes voient leurs zones de production favorables se réduire fortement. Une nouvelle étude menée par des chercheurs de finres alerte : pour des cultures clés comme le café, le blé ou les haricots, la part de terres offrant des conditions de croissance optimales a déjà atteint son pic ou est sur le point de décliner. En l'absence de mesures d'adaptation urgentes, cette évolution pourrait entraîner des perturbations majeures pour la sécurité alimentaire et le commerce mondial.
Une nouvelle approche pour mesurer l'adéquation climatique
L'étude, intitulée "Have crops already reached peak suitability: assessing global climatic suitability decreases for crop cultivation", propose une méthodologie inédite pour évaluer l'adéquation climatique optimale des productions agricoles. Elle présente la méthodologie et les principaux résultats de travaux commandités par les agences des Nations unies FIDA et FAO, avec le soutien de l'Agence française de développement (AFD). Ces recherches, évaluées par les pairs, sont publiées dans la revue scientifique de référence Environmental Research Letters.
Les chercheurs de finres ont étudié neuf cultures vivrières et de rente : le café arabica, le manioc, le haricot commun, le blé tendre, le maïs, le plantain, le riz, le sorgho et la canne à sucre. Ces cultures représentent plus de la moitié de l'apport calorique mondial. Les résultats révèlent une tendance préoccupante : pour cinq de ces neuf cultures, les zones d'adéquation optimale sont déjà en recul. Le café, les haricots, le manioc, le blé et le plantain subissent des pertes très significatives de surfaces favorables, et les zones de culture optimales de certaines de ces productions pourraient être réduites de moitié d'ici la fin du siècle.
Le déclin de l'adéquation climatique menace plus de la moitié de l'apport calorique mondial
L'étude montre que cinq des neuf principales cultures vivrières et de rente, dont le blé, le café, les haricots, le manioc et le plantain, perdent déjà leurs conditions de croissance optimales. Certaines sont susceptibles de voir la moitié de leurs terres favorables disparaître d'ici 2100. Sans mesures d'adaptation urgentes, des millions de personnes pourraient être confrontées à une hausse des prix alimentaires, à des perturbations commerciales et à un risque accru d'insécurité alimentaire.
L'étude met en évidence des disparités régionales marquées, les zones tropicales et subtropicales étant les plus affectées. L'adéquation climatique diminue sur 30 % des terres actuellement cultivées, tandis que les gains observés dans d'autres régions ne compensent que 19 % des pertes.
La production de café, industrie vitale pour de nombreuses économies tropicales, est particulièrement vulnérable. L'adéquation climatique dans les principales régions productrices (Brésil, Vietnam, Indonésie) devrait chuter fortement d'ici 2100.
Les haricots et le blé subiront également des pertes significatives, notamment dans les régions de moyennes latitudes comme l'Amérique du Nord et l'Europe.
Le maïs et le riz pourraient temporairement bénéficier d'un élargissement de leurs zones favorables, mais cet avantage devrait s'inverser d'ici la fin du siècle, en particulier dans les scénarios à fortes émissions.
Ces évolutions menacent la souveraineté alimentaire des pays en développement dont les cultures de base (manioc, plantain, haricots) constituent le socle de l'alimentation locale. Sans adaptation efficace, de plus en plus de pays deviendront dépendants des importations alimentaires, les exposant aux flambées de prix et aux ruptures dans les chaînes d'approvisionnement.
Stratégies d'adaptation : un levier essentiel pour atténuer les pertes d'adéquation
Face à la diminution rapide des terres arables, les chercheurs soulignent l'urgence de mettre en œuvre des stratégies d'adaptation :
Relocalisation ou extension des zones de production – Si le déplacement des cultures vers des climats plus favorables constitue une option, elle reste limitée par la disponibilité des terres, les contraintes réglementaires et les usages concurrents des sols. Dans la plupart des cas, les territoires potentiellement exploitables, comme les régions boréales, sont forestiers, ce qui soulèverait des problèmes supplémentaires de déforestation et de perte de biodiversité.
Mise en œuvre de techniques d'adaptation climatique – L'étude montre que certaines mesures d'adaptation, telles que l'irrigation, le drainage et l'ombrage, pourraient réduire sensiblement les pertes d'adéquation liées au climat.
L'irrigation pourrait faire passer la part de terres à adéquation optimale de 5-25 % à près de 50 %, en particulier pour le maïs, les haricots, le café et le riz.
Les systèmes de drainage pourraient multiplier par cinq l'adéquation du maïs et du sorgho, contribuant à compenser les pertes dues aux excès de précipitations.
Les techniques d'ombrage, comme l'agroforesterie, pourraient améliorer l'adéquation du café de 20 %, en préservant sa culture dans les régions où les températures dépassent les niveaux optimaux.
L'efficacité agricole et la résilience climatique peuvent également être renforcées par l'agriculture de précision, une meilleure gestion des sols et le développement de variétés tolérantes à la chaleur, capables de maintenir les rendements malgré la dégradation des conditions.
« Si les mesures d'adaptation ne sont pas mises en œuvre, la perte de terres agricoles favorables pourrait entraîner des perturbations majeures de la production alimentaire et du commerce mondial », a déclaré Florent Baarsch, PDG et fondateur de finres et co-auteur de l'étude. « Cela pourrait provoquer des flambées de prix, des pénuries d'approvisionnement, voire une augmentation de la déforestation à mesure que les agriculteurs cherchent de nouvelles terres. »
Implications pour la sécurité alimentaire mondiale et les politiques publiques
La perte d'adéquation agricole est un enjeu à la fois environnemental et socio-économique, qui affecte en premier lieu les pays en développement dépendants de l'agriculture. Les perturbations de la production pourraient engendrer une instabilité économique, des cultures comme le café et les haricots voyant leur adéquation diminuer, ce qui pourrait redessiner les flux du commerce mondial.
L'étude appelle à une action politique urgente aux niveaux national et international : donner la priorité à l'adaptation agricole, renforcer la coopération internationale pour prévenir les pénuries alimentaires, et encourager la diversification des sources d'approvisionnement. Un engagement climatique renforcé est indispensable pour limiter les dégâts, car l'adaptation seule ne saurait se substituer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre pour protéger les moyens de subsistance.
Un appel à l'action urgente
L'étude apporte des preuves solides que le changement climatique remodèle d'ores et déjà l'agriculture à l'échelle mondiale, et que l'adéquation de bon nombre des régions les plus productives est en déclin. Sans action, les agriculteurs, les consommateurs et les économies seront exposés à un risque accru d'insécurité alimentaire et de perturbations économiques.
Ces résultats soulignent l'importance cruciale des mesures d'adaptation. Une agriculture résiliente, une gestion durable des ressources en eau et des politiques climato-compatibles seront les clés pour protéger l'agriculture face aux changements climatiques déjà en cours.